Compostelle, quand les fausses cartes font foi Madeleine GRISELIN* et Denise PÉRICARD-MÉA** * Géographe, CNRS ThéMA, Besançon ** Docteur es Lettres, médiéviste, Fondation David Parou-Saint-Jacques
L’inconstestable engouement dont font l’objet, depuis une quinzaine d’années, les chemins de Saint-Jacques de Compostelle, premier itinéraire culturel européen, en partie classé au patrimoine mondial de l’Unesco, est un phénomène sociétal qui repose plus sur le mythe contemporain que sur l’Histoire avérée.
Une bonne partie des légendes que transmet la très abondante littérature à propos des chemins de Saint-Jacques repose sur une carte, totalement fausse.
Le présent travail, qui croise le regard d’une géographe et celui d’une médiéviste, cherche à montrer par l’image – à savoir la carte – comment un mythe peut devenir réalité.
De la carte (juste localisatrice) de Jeanne Vielliard traduisant sous le titre de Guide du pèlerin – une partie d’un manuscrit du XIIe siècle qu’aucun jacquet du Moyen-Âge n’a dû lire – à celle du topoguide de la FFRP qui draîne les pèlerins contemporains sur les voix pseudo-historiques, on glisse doucement de quelques points de localisation à des ébauches de tracés, puis au péremptoire de l’historiquement, mais faussement, correct.

Figure 1 – Cartes établies par Jeanne Vielliard dans sa traduction (en 1938) du livre V du Codex Calixtinus, écrit vers 1160 (« Guide du pèlerin« ). Sur ces cartes sont reportées les noms de lieux cités par Aimery Picaud à qui on attribuerait le manuscrit. L’importance de ce guide, qui commence par : « Il y a quatre chemins pour aller à Compostelle … », est fortement remise en cause par les historiens qui, au total, ont recensé moins d’une douzaine de manuscrits médiévaux, dont aucun en France.

Figure 2 – Carte figurant des tracés de chemins en France due à Francis Salet (1937) et dont s’inspira, plus tard, René de La Coste-Messelière.
Cette carte de plus de 2 mètres de hauteur, dont il ne reste qu’une photographie, était peinte au Musée des monuments français à Paris.

Figure 3 – Carte de René de la Coste-Messelière et Claude Petitet, d’après les travaux des membres du Centre d’ Études Compostellanes (ed. 1967).

Figure 4 – Carte de René de La Coste-Messelière et Claude Petitet, édition 1976, revue, corrigée et augmentée) présentée dans Priez pour nous à Compostelle, de Pierre Barret et Jean-Noël Gurgand (Hachette, 1978), ouvrage qui fut pour beaucoup dans le renouveau jacquaire de la fin du XXe siècle.

Figure 5 – Un faux document séduisant mais trompeur ! Datée de 1648, cette carte titrée Carte des chemins de S. Jacques de Compostelle est un faux, imaginé et dessiné par un sculpteur, Daniel Derveaux, dans les années 70. Sur un fond de carte faussement « à l’ancienne » (cf. carte des Postes de 1632 ci-dessous), et s’inspirant, sans son accord, des travaux de René de La Coste-Messelière, l’artiste a simplement enjolivé les productions du Centre d’Études Compostellanes, mais ne l’a pas signalé. La réussite est telle que la carte est en vente dans les musées nationaux et que, sur la foi de cette présence dans de tels lieux, guides et revues la reproduisent à l’infini sans en donner la véritable origine.
Cette carte est doublement fausse, par sa date et par l’information qu’elle donne car les chemins tracés ne sont pas des chemins de Saint-Jacques ni même des voies de communication médiévales.

Figure 6 – Pour mémoire, et pour comparaison, carte authentique des routes des Postes de 1632.

Figure 7 – Carte (« faisant foi » !) des 3 topoguides Sentiers de Saint-Jacques de Compostelle de la Fédération Française de Randonnée Pédestre (éd. 2001).

Figure 8 – Carte des voies « historiques » européennes vers Compostelle du Guide Gallimard (Chemins de Saint-Jacques, 1999).
Aujourd’hui, la carte – vraie ou fausse – fait foi. La voie du Puy qui draine 95 % des pèlerins actuels en France n’a d’existence dans le guide du Moyen-Âge que par trois noms : Le Puy, Conques, Moissac … L’histoire contemporaine et le succès de cette marche au long cours ont fait le reste ! En 1986, il arrivait 2 500 pèlerins-piétons, -cyclistes ou -cavaliers à Compostelle, il en vient plus de 200 000 chaque année depuis 1999 … pour 9 millions de pèlerins-voyageurs-touristes
