mise à jour le 14 avril, 2009 Connaître saint Jacques. Comprendre Compostelle. survol du site Page précédente Accueil
 

COQUILLE ET COMPOSTELLE
Pour quelle raison associe-t-on une coquille à Saint-Jacques-de-Compostelle ?

Dans l’Antiquité, la coquille est symbole d’Amour (coquille de Vénus). Elle protège des mauvais sorts et des maladie. On place des coquilles au côté des dépouilles mortelles en guise d’ornement ou d’offrande mortuaire. On en a ainsi retrouvé à Paris dans les tombes d'un cimetière mérovingien, bien avant la découverte du tombeau de saint Jacques à Compostelle.


o Au XIIe siècle, Compostelle s’approprie la coquille
Dans le Veneranda dies, sermon du Codex Calixtinus, on peut lire ceci :

 

 

« Les pèlerins qui reviennent de Compostelle rapportent des coquilles, qui signifient les bonnes oeuvres… Il y a dans la mer de Saint-Jacques des poissons communément appelés vieiras qui ont sur deux côtés des protections en forme de coquilles, entre lesquelles se cache un poisson analogue à l’huître. Les valves de la coquille sont formées comme les doigts d’une main (les Provençaux les nomment nidulas, et les Français crousilles).

Les pèlerins les fixent au retour du tombeau de saint Jacques à leurs capes en l’honneur de l’apôtre comme en son souvenir et les rapportent avec grande joie chez eux en signe de leur long périple. Les deux valves du coquillage représentent les deux préceptes de l’amour du prochain auxquels celui qui les porte doit conforter sa vie, à savoir aimer Dieu plus que tout et son prochain comme soi-même… les valves qui sont disposées à la façon des doigts désignent les bonnes oeuvres dans lesquelles celui qui les porte doit persévérer. Et les bonnes oeuvres sont joliment désignées par les doigts, parce que c’est par eux que nous opérons lorsque nous faisons quoi que ce soit. Ainsi, de même que le pèlerin porte la coquille tant qu’il est sur le chemin de l’apôtre, de même il doit se soumettre aux commandements du Seigneur»

 traduction Bernard Gicquel*

Voir une étude de Bernard Gicquel saint Jacques nouvel Hermès qui apporte des compléments importants sur la symbolique des attibuts du pèlerin

o La coquille insigne de pèlerinage

La coquille est certes vendue à Compostelle au XIIe siècle, mais elle l'est également ailleurs, en particulier au Mont Saint-Michel. L'illustration ci-dessus, présentant Louis XI au premier Chapitre de l'Ordre de Saint-Michel (1469), figurant dans le manuscrit des Statuts de l'Ordre de Saint-Michel, f° 1, (BnF) fournit une preuve de l'importance de la coquille pour cet Ordre..
En 1377 encore, lorsque l'Empereur Charles IV vient en visite à Paris en 1377, le roi lui " envoie des coquilles parce qu'il est pèlerin (1);", ce qui indique bien que la coquille est encore un insigne commun à tous les pèlerins.
Progressivement pourtant, les représentations iconographiques de l'apôtre saint Jacques adjoignent systématiquement une coquille, qui sur la besace, qui sur le chapeau. En 1490, les toulousains identifient de cette façon une tête peinte à fresque comme étant celle de " saint Jacques pour ce que au front a une coquille (2)".

A partir du XVIe siècle, il semble que les pèlerins de Compostelle, plus nombreux qu'ils n'ont jamais été, augmentent considérablement le nombre de coquilles qu'ils portent sur leur costume. C'est ce que souligne ce dialogue des Colloques d'Erasme (3) ; écrits en ce début du XVIe siècle :
" - Comme tu as un aspect étrange ! couvert de coquilles imbriquées, tout garni d'images d'étain et de plomb, paré de colliers de paille. A tes doigts pendille un rosaire auquel est accrochée une série de serpents.
- Je suis allé chez saint Jacques de Compostelle "


coquille en jais, souvenir de Compostelle

Aucun rituel de pèlerinage ne mentionne la coquille parmi les insignes remis au pèlerin, pour la bonne raison qu'à l'origine, dit-on, le pèlerin devait lui-même ramasser sa coquille sur les plages...Dit-on...car les textes ne parlent que de coquilles-souvenirs vendues sur les lieux pèlerins, parfois bien éloignés de la mer : coquilles naturelles, peintes ou reproduites en métal plus ou moins précieux.

L'un des 23 miracles (4) accomplis par saint Jacques à Compostelle attribue à cette coquille des vertus curatives : un chevalier atteint d'une affection de la gorge est guéri par l'imposition de la coquille d'un pèlerin sur la partie malade.
Au retour de Compostelle, on fixe la coquille dans la maison, ou à l’extérieur, près du lit ou sur la porte des étables, près des ruches ou des abreuvoirs. Dans les champs, elles éloignent les mauvaises herbes, les souris et la vermine. Elles libèrent des pouvoirs magiques. Les coquilles immergées dans l’eau et le vin fournissent une boisson thérapeutique aux malades.

Les textes médiévaux, s’ils parlent beaucoup de la « coquille », ne la qualifient pas de « Saint-Jacques ».

Il faudrait reprendre chacun des auteurs qui, depuis Aristote, ont tenté d’établir des classifications scientifiques des espèces animales (Vincent de Beauvais et Albert Legrand au XIIIe siècle) pour voir si le terme « coquille Saint-Jacques » est employé. Il est présent en 1554, dans l’ Histoire entière des poissons de Guillaume Rondelet (5) qui constate l’existence de deux mots latins pour désigner l’objet, Pecten et Pectunculus. L’espèce Pecten, dit-il, porte différents noms selon les régions : en Languedoc on l’appelle Large coquille, ailleurs Coquille S. Iaques, en Italie Cape sante. Le nom se systématise seulement au XVIIIe siècle, avec les classifications de Linné qui allient définitivement la coquille au pèlerinage de Compostelle

Rondelet rapporte, sans vraiment y croire, que ces coquilles « volettent en faisant un son » ! D’autres, dit-il, affirment qu’elles voient, et se ferment si un doigt s’avance vers elles, sans les toucher. Rondelet dit qu’il a souvent cherché à vérifier cette assertion, mais sans succès…
Il juge que cette espèce est la meilleure de toute, et en donne une recette simple et savoureuse : cuire avec la coquille sur les charbons, ajouter un peu d’huile, de sel et de poivre. Hélas, aujourd’hui, on trompe le consommateur comme on trompe le pèlerin, en lui racontant des contre-vérités et en lui vendant, surgelées et dans des plats préparés des Pectunculus (en français pétoncles) comme des coquilles Saint-Jacques ! Des pêcheurs s’en désolent (voir le site de l'un d'entre eux, pêcheur à Port-en-Bessin).


o Coquille et héraldique
Les coquilles sont des meubles héraldiques très fréquents, accompagnés ou non d'autres meubles.

1) Il est rare que la coquille ait un lien direct avec un pèlerinage à Compostelle d'un membre de la famille ainsi " blasonnée ". C'est le cas de Jean de Coucy-Bosmont, cadet de la branche Coucy-Vervins qui, à son retour de Compostelle en 1280 surbrisa le " bâton " qui était déjà dans les armes de ses pères et le transforma en une bande chargée de 3 coquilles (6).

2) D'autres fois, la coquille correspond à une tradition familiale, sans que l'on sache vraiment si un membre de la famille est réellement allé à Compostelle. Voici l'exemple de la famille du chroniqueur Philippe de Commynes (1445-1511)

- En 1246 un ancêtre fonde une chapellenie en l'honneur de saint Jacques dans l'hôpital de la ville de Commynes. Plus tard, on y trouve un hôpital Saint-Jacques

- En 1416, Jean de Commynes, oncle du chroniqueur, figure comme futur pèlerin de Compostelle sur la liste des sauf-conduits accordés par la couronne d'Aragon (7). Haut bailli de Flandre, chevalier de la Toison d'Or, ses armes sont " d'azur au chevron d'or accompagné de 3 coquilles d'argent " (8). Son frère Colard possédait un sceau marqué des mêmes meubles.

- Les armes de Philippe de Commynes sont d'un dessin identique mais d'or, et de couleur différente " de gueule au chevron d'or, accompagné de 3 coquilles de même ". On ne sait pas s'il est allé à Compostelle mais il en a annoncé son intention (9). Son monument funéraire conservé au Louvre est abondamment orné de ces armes.

3) Dans d'autres cas, une croisade à Jérusalem peut être à l'origine des coquilles posées sur la croix.
Ainsi, les armoiries de la famille de Grailly (en Médoc et Saintonge) : " d'or à la croix de sable chargée de cinq coquilles d'argent " figurées sur leur sceau (10) peuvent rappeler leur participation à l'une ou l'autre des grandes croisades.
Au XIV et XVe siècles, la branche Grailly, seigneurs de Nemours et Chalette, porte " six coquilles d'or, barrées et traversées de sable en champs d'azur "(10b).


armoiries de Mgr Martin, évêque du Puy

4) Enfin, des coquilles figurent sur des sceaux de collectivités, qui présentent un lien avec saint Jacques, à défaut d'un lien avec Compostelle ; Villes, hôpitaux, confréries, abbayes portent parfois des coquilles.
- sceaux d'abbayes Saint-Jacques : Provins
- sceaux d'hôpitaux Saint-Jacques : Blois
- sceaux de villes. Une étude est actuellement en cours pour en connaître la raison et la date.
Plusieurs semblent avoir adopté, récemment, le sceau des anciens seigneurs.

En 1940, lorsqu'il devint évêque du Puy en Velay, Mgr Martin choisit une coquille et un champ d'étoiles pour rappeler son pèlerinage dans ses armoiries.

o Armes parlantes, inspirées par le patronyme
A Vérone, dans la chapelle de l'église Sant' Anastasia(11), vers 1435, Pisanello peint les armes parlantes de la famille Pellegrini : un pauvre pèlerin grandeur nature coiffé du grand chapeau typique timbré d'une coquille Saint-Jacques.

A Saint-Amand-Montrond (Cher), le gisant de Pierre Pèlerin (12), bourgeois de la ville inhumé en 1494 au couvent des Chartreux, porte son blason "trois bourdons de pèlerin, en pal, chargés chacun d'une coquille".

A Bourges, les armes de Jacques Cœur sont un cœur et une coquille : " d'azur, à la fasce d'or, chargée de trois coquilles de sable, accompagnées de trois cœurs de gueules "

o La coquille sur le costume de l'ancien pèlerin de Saint-Jacques
En 1459 à Cordes, chaque confrère de la confrérie Saint-Jacques doit porter "jammeta, coquille et bourdon". En 1513 à Toulouse chacun d'eux porte un "chapeau avec les enseignes de Mgr. saint Jacques, à savoir une coquille et un saint Jacques".

o La coquille sur les linteaux de portes
Traditionnellement mais sans fondement réel au moins pour le Moyen Age, elle est supposée indiquer des auberges (sauf s'il s'agit d'une auberge de la Coquille) ou des maisons d'anciens pèlerins. En 1513, les statuts de la confrérie Saint-Jacques de Toulouse font obligation aux confrères de marquer le linteau de leur porte avec une coquille. Si le confrère change de maison ou si la coquille est rompue, il doit remettre cette coquille.

o Où l'on retrouve la coquille du pèlerin
Il est intéressant de noter que la coquille du pèlerin, non spécifique de Compostelle, est utilisée par les papetiers et par les imprimeurs. Elle se retrouve dans les livres:
- en filigrane dans le papier(13) Les plus anciens papiers portant en filigrane une coquille sont italiens (1375). Ils sont, en raison de leur emblème, appelés pellegrino. Le pèlerin y est représenté avec son bâton terminé par un crochet auquel il pouvait suspendre sa gourde. Ces filigranes se sont ensuite diffusés un peu partout.
- en faute typographique sur le papier*, le mot employé comme synonyme de "faute d'imprimerie" apparaît pour la première fois en 1723.
Aucune explication n'a valeur de certitude :

- l'une suppose qu'à l'origine, l'imprimeur allait de ville en ville colporter les produits de son art, et les attributs du pèlerin devenaient les siens : la coquille étant emblème de purification, il utilise le mot pour désigner la faute à corriger(14)
- une autre conjecture qu'elle vient de l'ancienne locution vendre ses coquilles synonyme de tromper, d'où l'idée d'erreur
- une autre encore qu'elle fait allusion aux coquilles portées par les faux pèlerins, les coquillards.

 

* Notre ami J-M M. nous fait parvenir le complément suivant :
"... mes yeux sont tombés sur le texte concernant l'emploi du terme coquille chez les imprimeurs. En fait, l'usage de la coquille est plus ancien (je n'ai pas les références exactes sous la main) et remonte au moins à la première moitié du XVIe (si je ne m'abuse, cela concerne les Griffarins, c'est-à-dire une forme de compagnonnage chez les imprimeurs lyonnais). Quant au sens, à ma connaissance « argothique » (je me suis converti à l'alchimie de Fulcanelli !), il s'agit là de la fameuse « couille » de typographe : le Q m'en tombe ! Dans le genre, madame A.M. en a commis une il y a quelques années dans la saisie d'un ouvrage du professeur J. H. : la sainte Vierge avait perdu l'une de ses lettres devinez laquelle ! Heureusement, il a beaucoup d'humour et dans tous les cas, il avait laissé passé la co(q)uille jusqu'au dernier jeu d'épreuves."

Denise Péricard-Méa
Fondation David Parou Saint-Jacques

 

1 - Chronique des règnes de Jean II et de Charles V, éd. Delachenal, Paris, 1916, t. II, p.269.
2 - Arch.; dép. Haute-Garonne, E. 834, fol. 28
3 - Erasme, Les colloques, éd. Jarl-Priel, 4 vol. Paris, 1934, t. II, p. 9-64.
4 - Miracle XII, éd. M. de Menaca, Nantes, 1987
5- Rondelet, Guillaume, L'Histoire entière des poissons, composée premièrement en latin (1554),... maintenant traduite en françois par Laurent Joubert, Lion : M. Bonhome, 1558, rééd. Paris, CTHS, 2002
6 - Lalouette, V., Traité des nobles, 1535
7 - Vielliard, J., Pèlerins d'Espagne à la fin du Moyen Age, Homenatge a Antoni Rubio et Lluch, Barcelone, 1936, t. II, p.265-300.
8 - Pastoureau, M., Mérindol, Ch., Chevaliers de la Toison d'Or, Paris, Léopard d'Or, 1986
9 - Philippe de Commynes, Mémoires, éd. M. Dupront, Paris, 1848, t. 3, " Preuves ", p. XXXIII.
10 - Paris, Arch. Nationales, service des sceaux n°11 455
10b - Dom Morin, histoire générale des pays du Gâtinais, Paris, 1630, rééd. 1883, pages 23 et 94.
11 - Babelon J., Pisanello, Paris, 1931, p.37
12 - Conservé au musée Saint-Vic
13 - Briquet, Ch-M., Les filigranes, Dictionnaire historique des marques du papier, Paris, 1907, 4 vol., t. II
Glénisson Jean, dir. Le livre au Moyen Age, Paris, C.N.R.S., 1988
14 - Lemichel, E., Leçons d'hippologie, Versailles, 1860

La propriété intellectuelle du contenu de ce site est protégée par un dépôt à la Société des Gens de Lettres

Page précédente haut de page Accueil

nous écrire