Portraits et témoignages de pèlerins
page établie en février 2003
mise à jour le 11 avril, 2006   survol du site Page précédente Accueil
 

Friedrich Daum, le pèlerin inventé pour ARTE

Dans deux flash des 24 janvier et 23 mars, nous avons fait part de nos doutes sur une émission d'ARTE consacrée à Compostelle. La chaîne s'est finalement montrée coopérative et a demandé au producteur espagnol de nous faire parvenir des informations sur le film Le prix de la foi. Nous vous faisons parvenir ci-joint notre analyse du document reçu. Notre conclusion est que ce film, présenté comme documentaire, est une fiction. Nous essayons d'obtenir que la chaîne reconnaisse son erreur et en informe les téléspectateurs et que la société de production cesse de vendre le film comme documentaire.

Le prix de la foi
Commentaire de la Fondation sur un documentaire diffusé par ARTE le 6 janvier 2006

A – Présentation du film sur le site Internet d’ARTE

Le texte suivant a été copié sur le site d’ARTE :
« Des chercheurs font revivre le pèlerinage médiéval à Saint-Jacques à travers les lettres d’un marchand parti en 1271 du sud de l’Allemagne.
Documentaire de Camilo Villaverde et Miguel Lopez (Espagne/Allemagne, 2005, 45 mn)
Durant l’hiver 1271, Friedrich Daum, un marchand qui rêve de trouver de nouveaux débouchés pour ses affaires, se met en route pour Saint-Jacques de Compostelle depuis Ratisbonne, dans le sud de l’Allemagne. Chemin faisant, il écrit régulièrement à son épouse. Cette passionnante correspondance, où les fantasmes mercantiles du sieur Daum croisent des bandits de grand chemin, des cabaretiers obsédés par l’appât du gain et de facétieux baliseurs de sentiers, a été conservée dans un monastère bénédictin de Bavière. Des spécialistes expliquent en parallèle comment ces périples entrepris pour l’amour de Dieu et de ses saints ont largement contribué aux échanges commerciaux et culturels de l’époque, en semant les germes de l’Europe moderne. »

B – L’intervention de la Fondation David Parou Saint-Jacques

Après avoir vu ce documentaire le 6 janvier 2006, la Fondation a immédiatement demandé à ARTE les références du document qui lui avait servi de base. En effet les récits de pèlerinage de cette époque sont très rares et ce document pouvait être d’un intérêt exceptionnel pour la recherche sur le pèlerinage. Le fait qu’il n’ait été connu d’aucun des spécialistes allemands de Compostelle laissait cependant planer des doutes sur son authenticité. Un premier contact a été pris avec Monsieur A.C., désigné par ARTE, le 26 janvier, comme le responsable du film dans la société productrice, SAGRERA TV. Il a répondu le 22 mars 2006 aux questions posées par la Fondation.
Quelle a été l’origine du film « Le prix de la Foi » ?
L’envie de notre société de production de réaliser un film sur le pèlerinage moderne à travers le Camino de Santiago qui est un lieu de la mémoire européenne et une icône de notre identité collective.
Quels organismes directement concernés par le chemin de Saint Jacques (Comité d’experts du Camino, archevêché de Compostelle, gestion du Camino de la Xunta de Galicia, associations d’amis du Camino, etc) auraient vu le film et savez-vous comment il a été accueilli ?
Il y a eu un premier moment de méfiance, habituel dans ces cas parce qu’on profite souvent d’un film documentaire pour dégrader la culture religieuse du passé, rendre futile le pèlerinage ou banaliser certaines pratiques blessant ainsi des sensibilités. Notre film a soigné tous ces détails offrant en même temps un cadre sans les anachronismes qui sont malheureusement présents dans beaucoup de productions pour la télévision.
Le fil conducteur du film "Le prix de la foi" est un manuscrit du XIIIe siècle du commerçant allemand Friederich Baum, comment s'est-on assuré de l'authenticité de ce document ?
Le scénario est un produit littéraire basé sur une solide et contradictoire investigation utilisant des sources originales telles que les récits de pèlerins de la fin du XIII siècle, où l'action se situe, et d'autres documents de la même époque qui ont permis de reconstruire avec rigueur le coût du voyage d'un pèlerin de position sociale élevée, un banquier allemand, dont la famille était bien informée. Nous avons en notre possession tout ce matériel et il constitue la base sur laquelle le scénario a été élaboré d'une manière libre et adaptée aux besoins du média. Il s'agit d'une opération tout à fait légitime utilisée déjà pour des romans comme le "Baudolino" de Umberto Eco ou "L'aventure d'un pauvre croisé" du réputé médiéviste Franco Cardini. Le but était d'élaborer une histoire, basée sur des sources originales et des données réelles et dignes de confiance, dans la ligne historico-narrative de notre expert et scénariste qui est l'un des représentants internationaux des plus connus .
Où se conserve le document et sous quelle référence a-t-il été enregistré ?
Comme indiqué plus haut ce matériel se trouve en notre possession comme résultat d'une longue investigation. Le manuscrit est une élaboration "créative" [guillemets originaux] des scénaristes constituée grâce à divers journaux de voyage et de nombreux documents d'archives pour ce qui concerne les détails. Tout ce matériel se trouve dans les archives de l'expert et scénariste de l'œuvre.
ZDF ARTE figure comme éditeur dans la fiche technique du film, quel a été son rôle dans la production ?
ZDF ARTE a été coproductrice de l’idée originalement conçue pour une soirée thématique. Notre documentaire a été commandé par M. Olaf Grunert qui a été la personne chargée, en tant que coproducteur, d’ajuster la ligne éditoriale du documentaire au cadre où il serait présenté.
A part ARTE quelles autres chaînes de télévision ont acheté le film ?
Le documentaire a été diffusé par ARTE et par la chaîne « Viajar » de SOGECABLE. Actuellement nous commercialisons le film auprès de la télévision de Galicia et des chaînes FORTA en Espagne qui pourraient être intéressées. Nous préparons aussi une sortie en DVD.
SAGRERA a produit plusieurs documentaires historiques, en général, comment votre société s'assure-t-elle de la véracité historique des films qu'elle produit ?
Les programmes et les documentaires que SAGRERA produit sont historiquement, scientifiquement et techniquement cautionnés par toute une série de personnes de prestige reconnu : des professeurs, des historiens, etc. Dans le cas du documentaire qui nous occupe il a été cautionné par José Enrique Ruiz Domenech [qui est aussi scénariste du film] professeur d’histoire médiévale dans l’université autonome de Barcelone.

C – Informations fournies par la société réalisatrice et commentaires de la Fondation

A la suite d’une intervention d'un responsable du GEIE ARTE à Strasbourg, la Fondation a reçu de Monsieur J-C H, DIRECTOR GENERAL de SAGRERA TV un document en espagnol dont elle présente ci-dessous une traduction avec ses commentaires.

PELERINAGE A SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE.

Comment le scénario a été conçu et comment le documentaire a été réalisé.
La place qu’occupent les récits historiques, entre les intérêts des historiens et ceux du public, ne cesse de croître grâce surtout à des transpositions réalisées pour le cinéma ou pour la télévision. La description des événements du passé à travers un personnage, possède une richesse et une charge de nouveauté qu’on ne finira jamais d’explorer.
Notre documentaire respecte ces principes que le scénariste et responsable scientifique [1] avaient déjà expérimentés dans plusieurs livres.
Il est bien confirmé qu’il s’agit d’un documentaire (selon le Petit Robert : film didactique présentant des documents authentiques, non élaborés pour l’occasion, opposé à fiction).
Le premier alinéa n’énonce pas des principes mais au mieux des constatations non étayées. Le responsable scientifique n’avait sans doute écrit que des romans.

D’une certaine manière il s’agissait aussi de rendre hommage à un des pères spirituels de l’Europe dans la mesure où on se proposait de montrer avec le documentaire l’institution qui représente le mieux l’aspiration européenne d’un monde en paix, en harmonie, ouvert à l’initiative privée et fondé sur la valeur morale du travail : le Camino de Santiago. Ce père spirituel est Diderot qui, dans Jacques, le fataliste, imagina un voyage comme moyen d’initiation à l’esprit européen.
le Camino de Santiago peut-il être qualifié d’institution ?
fondé sur la valeur morale du travail : en quoi le Camino est-il fondé sur cette valeur ?
L’hommage à Diderot n’est pas repris par ARTE dans sa présentation.

Nous commencerons par dire que l’objectif étant l’identification du spectateur avec l’histoire racontée, nous avons décidé de mettre au premier plan la confrontation entre le protagoniste, qui raconte son histoire, et le spectateur, qui ne demande qu’à la suivre.
Cela signifie-t-il que le spectateur est considéré comme un être passif ? Cette affirmation rappelle des propos tenus par le président de TF1 pour lequel il s’agissait de rendre des cerveaux réceptifs à la publicité. Est-ce la vocation de la série phare Théma d’ARTE ?
La curiosité, l’arbitraire, les déceptions, les protestations, sont les éléments d’un échange entre le personnage et le spectateur et constituent le cadre dans lequel on bâtira l’effet communicatif de la chronique. Notre objectif principal était de s’impliquer dans l’histoire et s’interdire tout anachronisme.
L’arbitraire est-il la fidélité au document que l’on prétend représenter ?
Avec ces points de départ nous devions choisir : 1.- L’époque du voyage, le lieu du départ, le nom et la profession du voyageur. 2.-Le récit du voyage. 3.-Les détails empiriques bien documentés sur le coût d’un tel voyage ce qui permettait de justifier le titre «Le prix de la foi » [2].


1.- L’EPOQUE DU VOYAGE, LE LIEU DU DEPART, LE NOM ET LA PROFESSION DU VOYAGEUR
EPOQUE DU VOYAGE

Devant les nombreuses possibilités offertes par un phénomène qui se déroule pendant plusieurs siècles (on a des témoignages de pèlerins vers Compostelle de la fin du XIe ( lesquels ?) au XVIIe siècles) nous avons décidé de choisir la deuxième moitié du XIIIe et plus précisément, pour divers motifs, son dernier tiers. Premièrement, les grands travaux du gothique dans la péninsule ibérique, réalisés avec la participation d’architectes, de sculpteurs et de maçons venus, pour beaucoup d’entre eux, de France et d’Allemagne, étaient pratiquement terminés. Deuxièmement, le risques d’anachronismes étaient limités parce qu’on pouvait parfaitement filmer les monuments des périodes antérieures. Troisièmement, nous étions conscients que le spectateur associe pèlerinage et Moyen Age et que le choix d’une autre époque aurait demandé une explication trop longue pour la durée du programme (OK). Quatrièmement, le choix du troisième tiers du XIII siècle nous permettait d’affronter le changement climatique alors arrivé (une Europe plus froide) et filmer le Camino dans des circonstances environnementales peu communes puisque le public s’attend, pour l’Espagne, à trouver du soleil et de bonnes températures.
Evidemment le public ne connaît de l’Espagne que les plages de la Costa Brava en juillet et août ! Il ne connaît pas l’altitude du plateau de la Meseta et n’imagine pas qu’il puisse y neiger … ni qu’il y a des cols à franchir pour se rendre à Compostelle.
Il s’agissait de rendre un hommage ponctuel aux études actuelles sur l’environnement qui alertent sur le réchauffement de la planète.
Quel rapport avec l’objet du documentaire ? ARTE ne fait pas USHUAIA !
Ce choix permettait aussi de traiter du défi qu’un pèlerin s’impose indépendamment de sa classe sociale et de ses objectifs.
On aimerait savoir en quoi ???
Cinquièmement, le dernier tiers du XIIIe siècle fut une période d’intenses relations hispano-allemandes dues, entre autres motifs, à la prétention d’Alphonse X Le Sage à la couronne impériale. (pourquoi pas, mais beaucoup d’époques ont été des périodes d’intenses relations hispano-allemandes !)

LIEU DU DEPART

Nous n’avons pas beaucoup hésité. Dans le large éventail des villes et des régions européennes d’où sont partis des voyageurs vers Compostelle, nous avons décidé de choisir une ville allemande de manière à situer le documentaire dans le contexte général qu’on nous avait suggéré. La suite a été assez simple : puisqu’il s’agissait de choisir une ville allemande le mieux était de se décider pour une Reichssdat, une ville impériale, à cause de leur signification politique et de leur pratique des libertés individuelles (quel rapport avec le pèlerinage à Compostelle ?). Le meilleur choix nous a paru Regensbourg (Ratisbonne), mieux que Nuremberg, Ulm ou d’autres villes. Nous connaissions sur Regensbourg d’excellents études : Der Regenburger Fernhandel und der Kaufmannsstadt im 15. Jarhundert du professeur K. Fischer ;
Une étude sur le XVe siècle est effectivement un très bon document pour éviter les anachronismes quand on a choisi de parler du XIIIe,
une dissertation doctorale présentée en 1990 à Erlangen-Nuremberg dont nous avons consulté la manuscrit ; Hochfinanz und Landesgeschichte im Deutschen Hochmittelalter de N. Fryde en « Blätter für deutzsche Landesgescchichte », 125, 1898, pp.1-12.
Le Haut Moyen Age n’est pas non plus le XIIIe siècle.

NOM ET PROFESSION DU VOYAGEUR

Le choix du voyageur devait se faire en conformité avec certaines règles de communication. Un, il était nécessaire de choisir un notable de l’époque. Deux, son nom devait être facilement retenu par les spectateurs (principe de catharsis lié à ce type de travaux). Trois, il devait être vraisemblable. Il n’est pas facile de convaincre un spectateur que les événements auxquels il va assister peuvent arriver à n’importe qui (raisons obscures) ; on avait besoin de quelqu’un de particulier et fort de caractère, traits qui à l’époque n’étaient présents que dans l’esprit capitaliste qui, comme aujourd’hui nous le savons, commença bien avant la réforme calviniste (quel rapport avec le sujet ?). Il commença dans l’Europe catholique en liaison avec des voyages comme celui que nous avions l’intention de raconter. Le personnage qui convenait le mieux était Friederich Daum, agent de douanes et monetarius de la ville impériale de Ratisbonne, mentionné dans des documents de la septième et huitième décennies du XIIIe siècle quand il devient promoteur d’un groupement financier international qui avait accordé un prêt à Rudolf d’Hasbourg à l’origine de la grandeur de cette dynastie influente en Espagne, en Allemagne et dans toute l’Europe. Ce consortium financier, présidé par le clan familial de F. Daum, peut être considéré comme un précédent (il le fut en réalité) du système moderne d’entreprise multinationale (anachronisme !).
A la même époque existaient d’autres familles, les Straubinger, les Gravenreuter, les Portner, les Gunpretch mais nous nous sommes décidés pour Friederich Daum après avoir pris connaissance des retombées de son travail dans sa ville en lisant les commentaires de F. Morré, Ratsverfassung unid Patriziat in Regensburg bis 1400, en « Verhandlungen des Historichen Vereins für Oberpfalz und Regensburg » 85, 1935, pp.1-147.

2 .- RECIT DU VOYAGE

Transformer le financier Daum en un voyageur vers Compostelle était une opération difficile parce que les livres de voyages des pèlerins pris séparément ne satisfaisaient pas à nos exigences.
On entre donc sans sourciller dans la fiction en abandonnant les exigences du documentaire.
C’étaient des livres de très peu d’intérêt du point de vue économique ou bien des œuvres où primait la dimension onirique : ce qu’au moyen âge on appelait la dimension du merveilleux, c’est à dire, le miraculeux dans la ligne retenue pour la biographie de Bonne de Pise qui fit le Camino au début du XIII siècle.
Bonne de Pise n’a pas écrit ses 9 pèlerinages, un biographe en a fait, bien après sa mort (peut-être un siècle après), un récit qu’on appelle récit hagiographique.
Il fallait trouver une juste mesure entre ces deux mondes. C’était le commencement de notre tâche. Nous avons réuni une grande quantité de témoignages de voyageurs allemands (vous les annonciez de la fin du XIIIe siècle et ils sont tous du XVe) qui avaient réalisé ce qu’à l’époque (quelle époque ?) on appelait la obere Strasse : départ d’Allemagne, traversée des Alpes en direction de Nîmes, continuation par le midi français jusqu’à Toulouse, arrivée à Roncevaux et suite par le camino francés jusqu’à Compostelle. Nous avons aussi rassemblé du matériel pour suivre la nieder Strasse qui depuis les Pays-Bas entrait en Allemagne par Aquisgran et se ramifiait vers toutes les grandes villes comme Ratisbonne. On a rassemblé les pièces concernant ces voyageurs (on disait dans le courrier précédent qu’il s’agissait : le récit d’Arnold von Harff, de la fin du XV siècle ; celui de Léon de Rozmithal antérieur de quelques années ; celui, postérieur, d’un certain Shaschek raconté en latin par Stanilas Paulowsky en 1577. Le plus intéressant était le récit de Gabriel Tetzel, noble allemand de Nuremberg, qui raconta à la première personne son voyage à Compostelle.
Le rédacteur ne paraît pas savoir que Rosmithal n’a pas publié lui-même de récit de son voyage. Shaschek et Tetzel qu’il cite l’ont accompagné et raconté son voyage. Il n’y a pas trois pèlerins comme semble le penser le rédacteur du scénario. 1577 est la date de traduction en latin du récit écrit en tchèque en 1466. L’auteur a-t-il lu les récits dont il parle ?
On a trouvé aussi des détails importants dans Itinerarium sive peregrinatio, récit d’un médecin originaire du Tyrol Jeroniumus Munzer (XVe siècle), habitant de Nuremberg, qui comporte des descriptions intéressantes de la vie en Galice et de la ville de Compostelle et ses affaires. Nous nous sommes procuré des guides des pèlerins de l’époque. Le plus utilisé a été celui du pèlerin allemand Herman Künig von Vach, moine qui fit le camino depuis Strasbourg en Alsace jusqu’à Compostelle à la fin du XV siècle. Nous n’avons pas oublié la possibilité que notre personnage « ait lu » le fameux « guide du pèlerinage » qui fait partie du Codex Calixtinus puisque, d’après les experts Alison Stones et Jeanne Krochalis (« Qui a lu le Guide du pèlerin de Saint-Jacques » [3]), il y avait une grande tradition de lecteurs pour les versions résumées ou fragmentées et pour les anthologies.
Le rédacteur ne semble pas avoir lu Alison Stones qui écrit, p. 11-12 de l’article cité : « pendant les 8 premiers siècles de son existence, ce Guide jouissait en fait d’une réception extrêmement limitée. Car il n’y a que 12 manuscrits dont 10 produits dans la péninsule ibérique, un en Angleterre, 1 en Italie, aucun en France ni dans l’Empire germanique. Nous pouvons peut-être ajouter autant de copies perdues, mais le manque de citations de passages tirés de ce texte chez d’autres auteurs nous empêche absolument de supposer qu’il existât de nombreuses copies lues, utilisées et jetées par la suite. Une vive tradition orale aurait laissé des traces. Ce ne fut certainement pas le texte qu’emportait tout pèlerin dans son aumônière ; ce ne fut pas non plus le manuel d’instruction dont il se servait chez lui ou dans sa paroisse pour préparer son voyage ». Ajoutons que parmi les 12 copies, trois seulement sont complètes. Voilà qui est clair !
Nous nous sommes également inspirés de la vie du marchand Jean de Tournai qui, en 1488, quitta sa ville de Valenciennes pour marcher jusqu’à Compostelle. De cette expérience il a laissé un manuscrit de 466 folios, que nous avons consultés à la bibliothèque de Valenciennes, et dont les 315 premiers feuillets contiennent une description détaillée du voyage. Un autre personnage qui nous aida à dessiner les contours du nôtre fut le seigneur de Caumont qui voyagea à Compostelle au XV siècle et raconta son expérience dans un « récit sur le pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle ».
Toujours de sérieuses références pour le XIIIe siècle ! C’est comme si on utilisait des récits contemporains pour raconter un pèlerinage du XVIIIe.
Sur l’assistance aux pèlerins, sur les hôpitaux, les routes, les auberges etc. la documentation est immense. Nous avons utilisé des œuvres à caractère général ou des études plus précises quand le personnage passait dans un endroit qui avait fait l’objet d’un travail concret. Dans une scène, finalement non retenue pour le du film, nous le faisions s’arrêter à l’hôpital de Saint-Blaise, en partie pour la magnifique architecture du bâtiment et en partie à cause des excellentes études de Pierre Dubourg-Noves. Nous avons fait appel à la riche tradition épistolaire en langue allemande du bas Moyen Age et à sa littérature amoureuse pour confectionner les lettres adressées à l’épouse dans le contexte de l’époque. L’utilisation d’expressions et des termes qui font référence à la caritas matrimoniale fait partie du bagage culturel d’un homme cultivé du XIII siècle comme celui présenté dans le documentaire. Ces termes apparaissent aussi dans les documents de fiançailles et dans les lettres de dot qui utilisent des expressions poétiques pour énumérer les biens remis à l’épouse le jour du mariage. Quant au moment critique du vol enduré par notre personnage, nous nous sommes inspirés des récits des voyageurs allemands (lesquels ?) qui aux XIIIe et XIVe siècles subirent des vols sur le chemin et qui sont présents dans l’œuvre de Lopez Ferreiro. Pour le miracle de Santo Domingo de la Calzada nous avons utilisé le témoignage du voyageur allemand raconté dans les Cantigas (CCXVIII) qui fait référence à Villasirga.


3.- DONNEES EMPIRIQUES BIEN DOCUMENTEES SUR LE PRIX D’UN VOYAGE A L’EPOQUE PERMETTANT DE JUSTIFIER LE TITRE « LE PRIX DE LA FOI »

L’aspect économique du voyage a été cadré par la considération générale que le chemin de Saint Jacques était une voie de développement marchand et artisanal, dans la ligne indiquée par Luis Garcia de Valdeavellano dans son discours d’entrée à l’Académie Royale d’Histoire : Sur les bourgs et sur les bourgeois dans l’Espagne Médiévale. Le camino francés était entouré de villes dont le développement économique a été bien étudié. Ainsi Pampelune, Estella ou Najera ont des livres de comptes (dates ?) que nous avons utilisés pour rassembler des données. Nous avons utilisé « l’itinéraire de Senlis », conservé dans le livre de la confrérie de Senlis (1690 !), pour connaître le prix d’un péage pour traverser une rivière ou pour louer une barque.
Un ouvrage de la fin du XVIIe aura ainsi permis d’éviter aussi des anachronismes sur le prix d’un voyage au XIIIe !!!
Les documents des confréries de Bayonne, d’Obanos et d’autres villes, (dates ?) nous ont donné d’excellentes informations pour fixer les prix des objets ou des animaux. Des documents d’archives, comme les comptes-rendus des visites pastorales à l’hôpital San Marcos de Leon (dates ?) (dans les archives historiques nationales des ordres militaires) nous ont permis d’évaluer les coûts du mobilier, du linge, des vêtements, etc. Grâce aux contrats des prêts, des donations, des hypothèques nous avons pu fixer exactement la valeur des choses et par extension le prix du voyage. Nous avons pris connaissance des tarifs douaniers des péages de Jaca et de Pampelune, conservés aux archives de cette ville, des dispositions d’Alphonse X Le Sage sur la protection des pèlerins et sur leurs droits à faire testament. Nous avons utilisé les précieux inventaires des confréries (dates ?) de Puente la Reina et d’autres endroits, qui contiennent des données concrètes sur les prix. Dans le déjà cité récit du seigneur de Caumont on trouve en détail les dépenses journalières dans une sorte de livre de comptes qui a inspiré le nôtre (Les éditeurs du voyage de Nompar de Caumont n’ont jamais parlé de livre de comptes. Les auteurs l’ont-ils trouvé dans le manuscrit conservé à Londres ?). Le livre de raison d’un bourgeois de Lyon au XIV siècle [3], qui raconte l’expérience du pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle de Jacquemin du Puy, a été d’une grande aide.
Ce livre consacre six lignes aux noms des pèlerins : le fils de l’auteur, Hombers, et cinq de ses amis et cousins et vingt lignes aux dépenses du pèlerinage. Là encore, comment comparer des prix à ¾ de siècle de distance ?

OBSERVATION FINALE

Le fait que notre création ait pu être prise pour une histoire réelle dénote parfaitement que tous les détails de la reconstruction correspondent à la réalité. Ce n’est pas en vain que cette reconstruction a été réalisée sur la base de documents d’époque (quelle époque ?), après avoir minutieusement analysé les sources et sélectionné les plus significatives en accord avec les objectifs du documentaire.
Cette observation finale montre à quel point le producteur se moque des téléspectateurs.
Dès les cinq premières minutes de projection de ce film, annoncée comme un documentaire basé sur un document réel, nous avons été dubitatifs : l’image du manuscrit rapidement présentée à l’écran ne semblait pas correspondre pas à une écriture du XIIIe siècle, F. Daum avait le Guide du pèlerin dans sa poche ... Son voyage présentait ensuite tous les poncifs habituels de la littérature sur le pèlerinage ce qui a fait croître nos doutes. Les producteurs avaient certes annoncé qu’ils avaient « brodé » sur ce manuscrit original. Soit ! Nous avons espéré l’existence de ce manuscrit. Mais il y a eu mensonge à son sujet et les « broderies » étaient trop grossières pour être crédibles. Nous n’avons pas pris cette création pour une histoire réelle. Ceux qui y ont cru ont été trompés par la confiance accordée à la série Théma qui lui apportait sa caution.


Notes du traducteur :
[1] Le professeur José Enrique Ruiz Doménech auteur de ce texte.
[2] Tous les guillemets correspondent à l’original
[3] En français dans l’original.

D – Conclusions de la Fondation

Nous sommes bien conscients qu’on peut « élaborer d'une manière libre et adaptée aux besoins du média » mais, contrairement aux affirmations du producteur, rien n’a été « reconstruit avec rigueur ». Les « sources originales et les données réelles et dignes de confiance » ont été traitées avec une légèreté et une incompétence inadmissibles. Coller bout à bout tous les poncifs qui traînent partout n’a pu que continuer à « dégrader la culture religieuse du passé, rendre futile le pèlerinage ou banaliser certaines pratiques, blessant ainsi des sensibilités ».

Quoi qu’en disent les producteurs, ce film a contribué à diffuser encore plus les « anachronismes qui sont malheureusement présents dans beaucoup de productions pour la télévision ».
Sans connaître le cahier des charges qu’ARTE a imposé à son fournisseur, nous ne pouvons nous empêcher de conclure que celui-ci a fourni un produit qui ne correspond en rien à un documentaire que les téléspectateurs sont en droit d’attendre de la série Théma, émission culturelle phare de la chaîne et qu’ARTE a été bernée.
Nous espérons fermement que SAGRERA et ARTE prendront en considération nos critiques et qu’elles sauront en tenir compte tant pour l’information des téléspectateurs qui ont déjà vu ce film, faussement appelé documentaire, que pour sa promotion qui ne peut être faite que sous le titre de fiction ou roman historique.

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